23/04/2017

Stengers Jean (ULB), Congo, Mythes et réalités, éd. Racine 2007: extraits

 Congo / Mythes et réalités, éd. Racine 2007

 

 

(un livre à lire absolument) 

PLAN

0 Introduction

1 Histoire du Congo belge

2 Les chiffres de la population du Congo selon Stanley

3 Critiques du livre d’Adam Hochschild Les fantômes du roi Léopold II. Un holocauste oublié.

 

0 Introduction

(p.5) La renommée scientifique de Jean Stengers en Belgique et à l'étranger s'est construite au départ de l'histoire coloniale belge, où il a fait œuvre de pionnier. C'est en toute conscience du bouleversement des perspec­tives de l'histoire de l'Afrique à la fin du xxe siècle qu'il publie en 1989 Congo. Mythes et réalités, recueil de plusieurs de ses articles sur l'histoire de la colonisation et de la décolonisation du Congo, sans les retoucher en fonction de l'esprit du temps, mais aussi comme témoignage d'une époque où l'histoire coloniale prospérait sans complexe et avait droit de cité dans l'enseignement supérieur. La réédition de cet ouvrage respecte l'état d'esprit dans lequel il fut conçu par son auteur. Il nous a paru utile de le compléter pour deux raisons: la résurgence des débats sur l'exploi­tation du Congo par Léopold II et le renouveau de l'intérêt pour le passé colonial de la Belgique.

En 1998 paraît la traduction française du best-seller d'Adam Hoch­schild, Les fantômes du roi Léopold II. Un holocauste oublié. Ce livre inspire le film de Peter Bâte, White King, Red Rubber, Black Death, docu­mentaire théâtral produit par la BBC, dont la diffusion par la VRT et la RTBF au printemps 2004  suscite un vif émoi et des débats passionnés. La thèse de l'extermination, voire du génocide, est fondée sur les chiffres de la population du Congo en 1885 publiés par Stanley. Le premier texte présenté en complément de la première édition du livre de Jean Sten­gers concerne la surévaluation de la population du Congo par Stanley dont les calculs n'ont jamais été mis en question. Il est suivi de la critique de la version française de l'ouvrage de Hochschild, parue dans Le Soir du 13 octobre 1998. À titre de troisième et dernier complément, l'article «Les malaises de l'histoire coloniale», publié en 1979, présente à la fois une analyse lucide et un témoignage éclairant sur le déclin de l'enseignement et de la recherche en histoire coloniale en Belgique depuis l'accession du Congo à l'indépendance.

  Ginette Kurgan-van Hentenryk

 

 1 Histoire du Congo belge

(p.63) Les premiers qui répondront ‘oui’ /à la reconnaissance de l’Etat du Congo/ seront les Etats-Unis qui, en avril 1884,  reconnaîtront le drapeau de l’AIC à l’égal de celui d’un ‘Gouvernement ami’.

 (p.99) De 1885 à 1908, l’Etat Indépendant du Congo se dit en anglais Congo Free State.

(p.100) Le souverain du Congo a mené la politique congolaise, jusqu’en 1908, de manière effectivement indépendante, sans que la Belgique y assume aucune responsabilité : la réalité s’exprime donc bien dans le terme de ‘Congo Free State’.

(p.105) /Un/  caractère original de l'État du Congo: c'est que pour tirer un maximum de profit de la monopolisation des produits domaniaux, il établit un système d'exploitation qui, fatalement, devait mener à de graves abus dans le traitement des indigènes.

Dans presque toutes les histoires coloniales, faut-il le dire, il y a des pages chargées de brutalités. Le mot célèbre suivant lequel « on ne fait pas de colonies avec des enfants de chœur», ce mot a une valeur presque universelle. L'expédition coloniale, au sens classique du mot, l'occupation de territoires hostiles, la répression des révoltes indigènes se sont rarement déroulées d'une manière satisfaisante pour l'esprit humanitaire.

Le cas du Congo, cependant, présente un aspect spécial. L'occupation du territoire se fit de manière plus pacifique que dans la plupart des autres colonies. Stanley, qui la dirigea au début, mit son point d'honneur à ne pas user de la force. Comme explorateur, il avait eu parfois la main rude, et cette brutalité lui avait été reprochée ; comme chef d'expédition, il évita au maximum toute violence. Ceux qui vinrent après lui n'eurent pas toujours les mêmes qualités mais comme, dans leur progression vers l'intérieur, ils ne rencontrèrent en général que peu de résistance de la part des indigènes - car ils ne se heurtèrent que rarement à des groupes suffisamment nombreux et surtout organisés que pour être capables d'offrir une résistance -, ils réussirent à soumettre les popula­tions sans grandes effusions de sang. Les luttes les plus âpres furent celles qu'il fallut mener, non contre les indigènes, mais contre les Arabes et les troupes qu'ils avaient formées, dans l'est du Congo. Par ailleurs, une fois la soumission réalisée, il n'y eut aucune révolte importante.

La période des violences, au Congo, fut beaucoup moins la période d'occupation du territoire que celle, par la suite, de l'exploitation écono­mique. Et - situation que l'on ne rencontre pas ailleurs - les abus furent moins dus aux hommes ou aux circonstances qu'à un système dans lequel les hommes se trouvèrent pris comme dans un engrenage.

Comment les choses se présentent-elles, en effet, à partir de 1891-1892? L'État, conformément aux principes du régime domanial, entame la récolte de son caoutchouc. Cette récolte, bien entendu, sera faite par les indigènes, qui se la voient imposer au titre de l'impôt en travail. Les agents de l'État sont chargés de veiller à ce que le travail se fasse, et char­gés de rassembler le caoutchouc récolté.

1 Les seules révoltes dangereuses, à l'époque de l'État Indépendant, furent celles déclenchées par des éléments de la Force Publique, c'est-à-dire de l'armée congolaise. Les deux révoltes les plus redoutables furent à cet égard celle de Luluabourg, dans le Kasai, en 1895, et celle de l'expédition Dhanis, dans le nord-est du Congo, en 1897.

(p.106) Si la contrainte et la répression sont prévues, les violences, elles, en principe, sont évidemment proscrites. Le Code pénal les punit, et la justice est là pour veiller au respect du Code. La justice congolaise est loin d'être inactive, et des Européens coupables de violences envers les indigènes sont régulièrement traduits devant les tribunaux et condam­nés. Mais si la magistrature est de bonne volonté, et si elle compte des éléments de valeur, ses effectifs sont ridiculement réduits par rapport à l'étendue du territoire qu'elle doit contrôler. L'agent, en pratique, échappe donc dans la majorité des cas à toute surveillance efficace de la justice. La surveillance exercée sur lui par l'administration elle-même est encore plus lâche. L'administration tout entière est tendue vers l'objectif majeur qui lui est assigné, et qui est la récolte du caoutchouc. Un agent qui a la main un peu lourde sait qu'on ne lui en fera pas grief s'il atteint un bon niveau de production. Une baisse dans la production est la seule chose qui ne se pardonne pas.

Les conséquences de ce système, pour les populations vivant dans les régions caoutchoutières, sont faciles à deviner, et elles se résument en peu de mots : astreintes à un travail forcé intensif, souvent inhumain, elles souffrirent aussi durement dans leur chair.

La Commission d'Enquête envoyée au Congo en 1904-1905 a décrit de manière concrète ce qu'était la vie de l'indigène soumis au travail forcé :

(p.107) « Dans la plupart des cas, il doit, chaque quinzaine, faire une ou deux journées de marche, et parfois davantage, pour se rendre à l'endroit de la forêt où il peut trouver, en assez grande abondance, les lianes caoutchoutières. Là, le récolteur mène, pendant un certain nombre de jours, une existence misérable. Il doit se construire un abri improvisé, qui ne peut évidemment remplacer sa hutte, il n'a pas la nourriture à laquelle il est accoutumé, il est privé de sa femme, exposé aux intempéries de l'air et aux attaques des bêtes fauves. Sa récolte, il doit l'apporter au poste de l'État ou de la Compagnie, et ce n'est qu'après cela qu'il rentre dans son village, où il ne peut guère séjourner que deux ou trois jours, car l'échéance nouvelle le presse. Il en résulte que, quelle que soit son acti­vité dans la forêt caoutchoutière, l'indigène, à raison des nombreux déplacements qui lui sont imposés, voit la majeure partie de son temps absorbé par la récolte du caoutchouc 1. »

A ces souffrances du travail forcé s'ajoutaient celles dues aux méthodes de coercition. Si l'Européen, dans le poste qu'il dirigeait, se contentait en général de la chicotte et de la prise d'otages, les « senti­nelles », pour leur part, allaient beaucoup plus loin : dans les villages où elles étaient placées, et où elles régnaient en despotes, elles maltrai­taient et tuaient. On tuait aussi lors des expéditions militaires dirigées contre des villages «réfractaires à l'impôt», et qui étaient fréquentes. C'est de ces expéditions que, dans certaines régions, des soldats rappor­taient des mains coupées aux morts ( ou aux mourants ), afin de prouver à leurs officiers qu'ils avaient fait bon usage des cartouches qu'on leur avait distribuées2.

Casement qui, en sa qualité de consul britannique au Congo, avait mené sur place une enquête directe - c'est l'enquête qui lui permettra d'écrire le fameux Casement Report - dénonçait en septembre 1903, dans une lettre au vice-gouverneur général du Congo, les sources du mal profond qu'il avait constaté :

 I cannot conceal from Your Excellency that, to me, the responsibility for the dreadful state of affairs prevailing in many parts of the country I have visited is not to be attributed to the  meaner instruments of crime and the savage agents of extortion I have seen at their dirty work, but to the System of general exploitation of an entire population, which can only be rendered successful by the employment of arbitrary and illegal force.

 

1 Bulletin Officiel de l'État Indépendant du Congo, septembre-octobre 1905, pp. 191-192.

 

2 Ces mutilations, on le notera, n'étaient pas infligées à titre de châtiment. La version populaire qui a tait et qui fait encore des « mains coupées » le symbole du régime léopoldien a donc, sur ce point, dévié vers la légende.

 

(p.108) That population is supposed to be free and protected by excellent laws ; those laws are nowhere visible ; that force is everywhere. Well-nigh each village has its gang of armed and unscrupulous ruffians quartered upon it ; and where they are not actively present, the shadow of the public forces of this Government in the background, ready to be impelled into any district failing or unwilling to comply which th” excessive demands continuously made upon it by th” public officials of this country, serves as an ever-impending reminder of the doom awaiting the recalcitrants. Communities that fail to satisfy the unceasing demands made upon them, either for India-rubber, food-stuffs, or some other local want of the European establishments in their neighbourhood are then said to be « in a state of revolt », and the entire population, men, women, and children, are treated worse than the worst criminals in any country I have knowledge of...

Ce tableau fort sombre ne doit cependant pas être appliqué en bloc au Congo de Léopold II. Ce serait là une généralisation grossière. Casement lui-même l'évite puisque, dans la lettre que nous venons de citer, il parle de many parts of the country. Les sentiments d'horreur de Casement, d'autre part, étaient d'autant plus vifs qu'il comparait la situation à celle qu'il avait connue durant les premières années de l'État Indépendant, c'est-à-dire à une époque où le système générateur d'abus n'existait pas encore.

Du point de vue chronologique, en effet, le système d'exploitation domaniale ne fut introduit qu'à partir de 1891-1892 et, dans certaines régions, de manière nettement plus tardive. À dater de 1906, par ailleurs,

 

1 Je ne puis dissimuler à Votre Excellence que, à mon avis, la responsabilité de la situation affreuse qui prévaut dans de nombreuses régions du pays que j'ai visitées ne doit pas être attribuée aux criminels minables et aux sauvages agents d'extorsion que j'ai vus à l'œuvre dans leur répugnant travail, mais au .système d'exploitation générale d'une population entière, système qui ne peut être rendu efficace que par l'emploi d'une violence arbitraire et illégale.

Cette population est supposée être libre et être protégée par des lois excellentes ; ces lois, on ne les aperçoit nulle part ; la violence, elle, est partout. Dans presque tous les villages, on trouve cantonnée une bande de brutes armées et sans scrupules ; et quand les forces armées du Gouvernement ne sont pas présentes et actives, l'ombre, à l'arrière-plan, de ces forces, prêtes à être engagées dans tout district qui n'a pas pu ou voulu se soumettre aux exigences continuellement imposées par les agents du Gouvernement, joue le rôle d'un rappel toujours menaçant du sombre destin qui attend les récalcitrants.

Les communautés qui ne réussissent pas à satisfaire ces exigences incessantes, que ce soit pour le caoutchouc, pour des vivres, ou pour tout autre besoin spécifique des établis­sements européens situés dans leur voisinage, sont déclarées dans ce cas être « en état de révolte », et la population entière, hommes, femmes et enfants, est traitée d'une manière pire que les pires criminels dans aucun pays que je connaisse.

 Casement à Fuchs, 12 septembre 1903 ; copie dans les Morel Papers ( London, British Library of Political and Economie Science ).

(p.109) l'État limitera de plus en plus strictement le recours aux moyens de coercition qui avaient engendré le plus de violences ( c'est-à-dire essen­tiellement le système des «sentinelles» et les expéditions militaires), ce qui aura pour effet d'éliminer la plus grosse partie des abus. D'un point de vue géographique, en second lieu, seules les zones riches en caout­chouc où le régime domanial était appliqué - et qui se trouvaient prin­cipalement dans la cuvette congolaise - connurent ces années sombres. Même dans ces zones, un bon nombre d'agents surent obtenir les pres­tations exigées des indigènes en se conduisant avec humanité et en usant du minimum de contrainte.

Le tableau doit donc souvent être nuancé ou adouci. Il ne saurait    • cependant l'être lorsque l'on évoque le cas particulier des sociétés concessionnaires.

Si l'État, en effet, exploita le plus souvent son domaine de manière . directe - ce qui est le régime que nous avons décrit jusqu'ici - il usa aussi, pour deux régions de la cuvette congolaise, de la formule de la concession: les sociétés concessionnaires, l'Abir et l’Anversoise, reçu­rent à la fois le droit de récolter les produits du domaine et celui de percevoir l'impôt - c'est-à-dire, en pratique, le droit d'exiger à leur profit le travail des indigènes. L'État, en échange, obtenait gratuitement la moitié des actions des sociétés et touchait par conséquent la moitié des dividendes. L'Abir et l’Anversoise firent des bénéfices inouïs, mais leurs concessions furent des enfers. Les agents de ces sociétés ne connais­saient qu'une loi: celle du lucre. Leur conduite, dans plus d'un cas, ne différa guère de celle des « sentinelles » indigènes qu'ils employaient.

D'une manière générale, il est clair que, partout où fut appliqué le régime domanial, le sort des indigènes dépendit en partie de ce que valaient, comme hommes, les agents européens. Là où les agents valaient le moins, comme dans les sociétés concessionnaires, le sort des indigènes fut particulièrement tragique. Mais les hommes, quels qu'ils fussent, quelles que fussent leurs vertus ou leurs déficiences, étaient tous dominés et écrasés par le système, qui exerçait sur eux une pression irrésistible. C'était le système qui, fatalement, devait engendrer de graves abus.

On le vit fort bien au moment où il fut aboli. Ceux qui dénonçaient   -les abus du Congo déclaraient avec force que ces abus ne pourraient prendre fin que si l'on éliminait de l'administration du pays tous ceux qui les avaient commis. En fait, cette épuration massive ne fut nulle­ment nécessaire. L'État du Congo, nous l'avons dit, introduisit des mesures de réforme importantes dès 1906, sans renoncer cependant au travail forcé. Après l'annexion à la Belgique, en 1908, le travail forcé, lui-même fut supprimé. La situation des indigènes s'améliora très rapidement (…).

(p.111) Chose curieuse, l'État Indépendant ne remboursera pas à la Belgique le montant des deux prêts qui lui avaient été octroyés. Ses générosités envers la Belgique prendront une autre forme : une grandiose politique de travaux publics et d'urbanisme va être entreprise, sur le sol belge, aux frais du Congo. À partir de 1900, partout les chantiers s'ouvrent: construction de l'Arcade du Cinquantenaire, à Bruxelles, construction du Musée de Tervuren, agrandissement du château de Laeken, travaux à Ostende, travaux d'urbanisme divers.

(p.114) Dès 1888-1889, les points qu'il faudrait chercher à atteindre sont précisés : c'est le Haut-Zambèze, le lac Nyassa, le lac Victoria, le Haut-Nil. Toute une politique s'élabore afin d'atteindre ces objectifs. Pour la poussée vers l'est, par exemple, c'est sur une alliance avec les Arabes que l'on compte : on espère obtenir leur appui afin d'étendre l'influence de l'État jusqu'au lac Victoria.

Cette vaste politique, mais qui manquait de moyens, va presque partout rencontrer l'échec. Les expéditions projetées vers le Haut-Zambèze n'aboutiront pas. On ne parviendra pas à s'entendre avec les Arabes et bien au contraire, il faudra en fin de compte engager la lutte contre eux. Mais dans une direction cependant, la poussée va persister, et elle persistera presque jusqu'à la fin de l'État Indépendant : la direc­tion du Nil.

Les efforts déployés de ce côté, et qui seront épaulés en Europe par des manœuvres diplomatiques de grande envergure, seront incessants. Faute de pouvoir décrire dans le détail cette politique du Nil, marquons-en au moins quelques étapes essentielles. En 1890 - c'est-à-dire dès le moment où, grâce à l'aide financière apportée au Congo par la Belgique, ses ressources s'accroissent quelque peu -, Léopold II organise et dirige vers le Nil la plus grosse expédition qu'il ait montée jusqu'alors en Afrique: l'expédition Van Kerckhoven. Dès 1892, l'expédition atteint le Haut-Nil, alors que d'autres forces congolaises poussent en direction du Bahr-el-Ghazal. En 1894, l'Angleterre, s'inclinant devant ce qui est déjà en grande partie un fait accompli, accepte l'occupation du Soudan méridional par Léopold II : elle conclut avec lui un traité par lequel elle lui accorde à bail - en qualité, par conséquent, de locataire - tout le sud du bassin du Nil, au sud du 10e degré de latitude (ce qui est la latitude de Fashoda ). Ce locataire aura pour avantage, considère-t-elle, d'écarter du Haut-Nil un autre compétiteur beaucoup plus redoutable, et qui est la France.

(p.115) Mais la France, précisément, va se fâcher et, usant de tous les moyens de pression dont elle dispose, elle va forcer Léopold II à renoncer au bénéfice de son accord avec l'Angleterre. En août 1894, Léopold II s'en­gage à renoncer à toute occupation du territoire qui lui a été donné à bail ; il ne garde le droit d'occuper que la partie la plus méridionale du bail, ce que l'on appellera désormais l'enclave de Lado.

Est-ce la fin de la politique du Nil? Nullement, car après un bref temps d'arrêt elle va prendre plus d'ampleur encore. En 1896, on assiste à la concentration dans l'est du Congo d'une expédition qui est sans doute la plus considérable que l'Afrique centrale ait jamais connue au xixe siècle. Cette expédition, qui est placée sous la direction de Dhanis, a pour objectif officiel l'enclave de Lado, qui est un objectif parfaitement légitime, puisque Léopold II a conservé le droit d'occu­per Lado. Mais nous savons aujourd'hui ce qu'était son objectif véritable : après avoir traversé la région où le traité d'août 1894 avec la France interdisait à Léopold II toute occupation, elle devait, au nord de cette région, c'est-à-dire au nord du parallèle de Fashoda, et en direction de Khartoum, planter sur les bords du Nil le drapeau congolais.

Les pensées et les ambitions de Léopold II ne s'arrêtent d'ailleurs pas à Khartoum. Au-delà de Khartoum il y a l'Erythrée, cette Erythrée qu'à la suite du désastre d'Adoua de mars 1896, une partie considérable de l'opinion italienne paraît disposée à abandonner. Léopold II, là aussi, est prêt à saisir sa chance. Il est en négociations secrètes avec le gouverne­ment italien, à qui il offre de reprendre l'Erythrée à bail. Des rives du Congo, l'Empire africain de Léopold II s'étendrait ainsi jusqu'à la mer Rouge.

La réalisation de ces projets grandioses dépendait du succès de l'ex­pédition Dhanis. Ils vont s'écrouler lorsque l'expédition elle-même va s'effondrer. En 1897 en effet, aux confins des bassins du Congo et du Nil, une partie des troupes de Dhanis se révolte, et l'expédition tout entière finit par sombrer dans cette révolte. Avec des moyens qui sont désor­mais beaucoup plus limités - car l'expédition Dhanis était réellement le grand atout sur lequel il avait presque tout misé -, Léopold II réussira néanmoins à occuper l'enclave de Lado et, avec une persévérance inlas­sable, tentera de pousser ses forces vers le nord. Ses efforts à la fois mili­taires et diplomatiques pour obtenir une partie aussi considérable que possible du Soudan méridional dureront ainsi jusqu'en 1906, date d'un nouvel accord avec l'Angleterre et de l'échec final: en 1906, loin d'arra­cher aucune concession territoriale à l'Angleterre, Léopold II devra consentir à ce que l'enclave de Lado soit évacuée après sa mort. C'était, selon les propres mots du Roi, « son Fashoda ».

(p.124) En faisant le rapprochement Léopold II-Rhodes, on met cependant le doigt, du même coup, sur une différence profonde. L'impérialisme de Rhodes était nourri d'une foi profonde dans la supériorité de la race britannique. Rien n'indique par contre que Léopold II ait jamais cru à la vertu surhumaine des Belges ; il était le premier, au contraire, à les juger quand il le fallait avec une sévérité un peu méprisante. Mais c'est préci­sément parce que la Belgique était petite qu'il avait pour elle des visions de grandeur: il en tirait le sentiment exaltant d'être, à lui seul, l'artisan de cette grandeur.

(p.128) La Belgique, après 1908, a le Congo et elle s'en satisfait pleinement. Elle ne songe pas à acquérir quoi que ce soit d'autre.

L'acquisition du Ruanda-Urundi, après la Première Guerre mondiale - à titre non de colonies, d'ailleurs, mais de mandat de la SDN - ne sera nullement le résultat d'une volonté expansionniste. Ce sera un accident non prémédité. Ayant mené en Afrique des opérations militaires victo­rieuses contre les forces allemandes, la Belgique se refusera, par une sorte de réflexe, à en perdre le bénéfice. On ne revient pas d'une guerre victorieuse les mains vides. Cela aussi, à bien voir les choses, est pleine­ment orthodoxe.

Léopold II avait créé le Congo, mais un Congo à lui, aussi original que lui ; la Belgique en a fait une colonie classique.

(p.201) La politique belge, faut-il le dire, n’a jamais été une politique d’assimilation, tendant à fondre les Congolais dans un moule belge. Mais ce à quoi l’on visait, c’était à attirer vers le Belgique seule toute la fidélité et tout l’attachement sentimental des Congolais.

(p.204) Les Noirs le ressentaient. Le travailleur africain de Léopoldville faisait la comparaison entre son logement, ses ressources, ses difficultés, et le luxe des quartiers européens, et ses réflexions n'étaient pas toujours amènes. Mais il pouvait faire aussi la comparaison entre Léopoldville et Brazzaville, entre son sort matériel et celui des Africains du Congo fran­çais, de l'autre côté du Stanley Pool, et cette comparaison-là était incontestablement à son avantage. Si l'on se tient à ce second volet - c'est-à-dire si l'on envisage le niveau de rémunérations et le niveau de vie des Congolais par rapport à celui des Africains des autres colonies tropicales - on peut dire que les résultats obtenus par le régime belge étaient, dans l'ensemble, parmi les plus brillants d'Afrique.

L'action médicale fut, quant à elle, d'une remarquable efficacité. Là aussi, cependant, le démarrage fut lent, et l'on avait même commencé non par des succès, mais par des catastrophes. Le premier résultat de l'arrivée des Européens au Congo fut en effet, une chute considérable de la population. La Commission pour la Protection des Indigènes, dans son rapport de 1919, estimait que, depuis le début de l'occupation euro­péenne, la population du Congo avait sans doute été réduite de moitié. L'estimation était peut-être trop pessimiste, mais elle venait de person­nalités sérieuses et compétentes. On a cru parfois trouver la cause prin­cipale de cette dépopulation dans les abus dont les indigènes furent victimes à l'époque de Léopold II. C'est là une vue polémique parfaite­ment absurde. A l'origine de la dépopulation se trouve avant tout la mortalité causée par différentes maladies, le plus souvent épidémiques, dont les ravages furent effroyables. La variole, et plus encore la maladie du sommeil, furent les fléaux les plus épouvantables. Certaines régions furent littéralement vidées par la maladie du sommeil. Dans cette exten­sion tragique des maladies, la responsabilité directe incombe incontes­tablement aux colonisateurs européens: en créant des courants de circulation, ils ont fait circuler et, en fait, le plus souvent, apporté les maladies. (p.205) Mais c’est le type de la responsabilité sans fautre : nulle part dans le monde, pratiquement, on n’a pu ouvrir des pays neufs, isolés, aux contacts extérieurs, sans provoquer de telles catastrophes démographiques. La place du Congo, dans le tableau général de ces catastrophes, qui s’échelonnent du XVIe au XXe siècle, est, si l’on voit bien les choses, une place en quelque sorte moyenne. (…)

(p.206) Certains, à propos de l'enseignement, n'ont pas hésité à parler d'une véritable faillite de la Belgique. À l'appui de ce constat de faillite revien­nent toujours, bien entendu, les seize diplômés universitaires de 1960: seize, souligne-t-on, pour un pays de treize millions d'habitants, et qui accédait à l'indépendance. En retenant provisoirement ( nous devrons revenir là-dessus par la suite ) le critère un peu simpliste dont on se sert (p.207) en l'occurrence, et qui consiste à mesurer l'ensemble d'une œuvre d'en­seignement à l'aune du nombre de diplômés universitaires, il nous faut d'emblée faire deux observations.

Tout d'abord, le Congo n'a pas été une Cendrillon qui faisait contraste avec tout le reste de l'Afrique. Avec les territoires de l'Afrique occiden­tale, certes, ou encore avec le Kenya ou l'Ouganda, le contraste a été vif: dans ces pays, aux environs de 1960, les Africains qui avaient bénéficié d'une formation universitaire se comptaient non par unités, mais déjà par centaines. Mais si l'on considère la Rhodésie du Nord (aujourd'hui Zambie) ou le Nyassaland (aujourd'hui Malawi), on y trouve, pour la même époque, des chiffres qui ressemblent très fort à ceux du Congo. Le Congo, on l'a souvent souligné, ne possédait au moment de son indé­pendance aucun médecin africain, mais la Zambie ( 3 millions et demi d'habitants), au moment de sa propre accession à l'indépendance, en 1964, n'en possédait que trois. Il y a donc eu, suivant les pays d'Afrique, de grosses inégalités de développement, et nullement une opposition Congo-reste de l'Afrique.

Une deuxième remarque, beaucoup plus importante, est que ce que l'on a qualifié de faillite se ramène au fond essentiellement à un retard - un retard dans la formation des élites universitaires qui, par rapport à l'Afrique orientale britannique par exemple, était approximativement d'une dizaine ou d'une quinzaine d'années. Dans les dernières années du régime belge, cependant, la machine s'était mise en marche. Deux universités avaient été fondées, la première, l'Université catholique de Lovanium, près de Léopoldville, en 1954, puis l'Université de l'État à Élisabethville, en f 956. De jeunes Africains commençaient également à arriver dans les universités belges. Un petit nombre d'années auraient sans doute suffi pour faire passer le Congo, au point de vue des effectifs universitaires, de la catégorie des pays presque déshérités à celle des pays se situant, dans le cadre africain, dans une très honorable moyenne.

Le phénomène historique qu'il importe d'expliquer est donc, non pas une faillite, mais le retard du Congo par rapport à d'autres pays africains. C'est un phénomène de décalage dans le développement. La raison fondamentale de ce décalage est facile à découvrir : c'est que le secteur de l'enseignement a été, pendant longtemps, abandonné aux missions. (…)

(p.208) Le rôle capital joué par les missions dans l'enseignement n'a pas été propre, certes, au seul Congo. On le rencontre ailleurs encore en Afrique, notamment dans les territoires britanniques. Mais presque toujours, et par exemple dans les colonies britanniques, l'administration coloniale a pris soin d'élaborer des plans, un programme d'enseignement, et a fait appel aux missions, dans une mesure plus ou moins grande, pour réali­ser ce programme.

Au Congo - et c'est là que réside l'originalité du cas - il n'y a pas eu de plan dressé par le gouvernement. Toute l'initiative a été laissée aux missions, et le gouvernement s'est borné à subsidier ce que les missions créaient. Bien entendu, l'administration coloniale a fait de temps à autre des suggestions, exprimé des desiderata, mais il n'y a rien eu qui ressem­blât à un programme gouvernemental d'ensemble.

La conséquence en est que les missionnaires, laissés libres d'agir, ont réalisé par priorité ce qu'ils devaient naturellement réaliser en tant que missionnaires.

Comme missionnaires, leur tendance naturelle, et même leur devoir était tout d'abord de faire de l'enseignement un instrument d'évangéli-sation de la masse. Ceci impliquait le développement, au maximum, de l'enseignement primaire et c'est de ce côté qu'a porté, en effet, l'effort majeur des missionnaires.

(p.210) Pour comprendre le monopole des missions, il faut comprendre la psychologie qui a été longtemps celle de tous les dirigeants de la poli­tique coloniale belge, hommes de gauche et hommes de droite indis­tinctement : pour eux - et c'était chez eux une conviction profonde -instruction et évangélisation devaient nécessairement aller de pair. L'instruction, pensaient-ils, ne pouvait avoir de valeur que si elle était accompagnée d'une éducation morale. Or la formation morale ne pouvait être le fruit que de l'évangélisation.

Le texte le plus célèbre, à cet égard, que l'on a cité et récité en toute occasion, est celui d'un homme qui était à la fois libéral, agnostique et franc-maçon, Louis Franck, ministre des Colonies de 1918 à 1924. Franck écrivait en 1924: «Pour l'éducation morale, c'est sur l'évangéli­sation qu'il faut surtout compter. On ne fera rien de permanent sans elle. Cette conviction est indépendante de toute conviction de foi ou de dogme. Elle est basée sur cette observation que la vie indigène est profondément pénétrée de religiosité et de mystère. Seul un autre senti­ment religieux, plus élevé, mais aussi profond, paraît capable de remplacer ces influences traditionnelles et d'amener la moralité indi­gène à un plan supérieur 1. »

Les idées de Louis Franck, même si elles étaient discutables, avaient en tout cas une certaine envolée. Mais les hommes de gauche qui étaient convaincus, comme lui, de la nécessité de l'évangélisation, se laissaient guider, en général, non pas par un raisonnement aussi élevé, mais par une idée beaucoup plus simple : on avait affaire, au Congo, à des populations frustres, et quand il s'agit de donner à des âmes frustres une bonne morale élémentaire, rien ne vaut la religion.

 

1 L. Franck, Quelques aspects de notre politique indigène au Congo, dans le recueil Études de colonisation comparée, Bruxelles, 1924, p. 123.

 

(p.211) On retrouve ici très exactement l'attitude d'esprit qui avait été celle de la bourgeoisie à l'égard des classes populaires, dans l'Europe occiden­tale du milieu du xixe siècle. Le parallèle est frappant. Les bourgeois voltairiens du milieu du siècle, qui n'avaient pas de foi religieuse, et qui n'en désiraient pas pour leurs propres enfants, étaient les premiers à déclarer qu'« il fallait une religion pour le peuple ». La loi sur l'enseigne­ment primaire de 1842, en Belgique, qui donnait à l'école communale, c'est-à-dire à l'école pour les enfants du peuple, un caractère pratique­ment confessionnel, fut votée à la quasi-unanimité des libéraux comme des catholiques. Pour des gens simples, considérait-on, il fallait une morale simple, mais une morale qui s'impose en même temps avec force : rien ne valait à cet égard les préceptes simples de la morale reli­gieuse - «Tu feras ceci», «Tu ne feras pas cela» - solidement appuyés par l'appareil de sanctions de la religion, sanctions de ce monde et sanc­tions de l'au-delà. Religion et morale ainsi unies constituaient en même temps le meilleur rempart de l'ordre social. «La religion est la seule garantie de l'ordre», écrivait en 1845 un homme politique belge, fidèle interprète des vues dominantes de son époque.

Toutes ces idées appliquées au XIXe siècle aux classes populaires de l'Eu­rope ont été transposées par la suite, en gros, aux indigènes du Congo. Même l'idée de la garantie de l'ordre - non pas de l'ordre social, mais de l'ordre tout court - s'est retrouvée au Congo, très forte elle aussi. Si l'on ne s'efforçait pas de répandre le christianisme et sa morale, soulignait-on, on risquait de voir se développer d'autres religions, d'autres fois reli­gieuses qui, elles, n'inspireraient pas, bien au contraire, le respect de l'autorité. Ces religions, c'était par exemple l'Islam, que l'on craignait comme la peste, car l'on s'imaginait qu'il serait nécessairement xéno­phobe et porteur d'idées subversives. C'étaient éventuellement aussi des religions autochtones : on avait sous les yeux l'exemple du kibanguisme, qui s'était développé dans le Bas-Congo au lendemain de la Première Guerre mondiale et qui avait effectivement pris, aux environs de 1930, une allure souvent hostile à l'autorité coloniale, et même anti­européenne. En l'absence de la foi chrétienne, enfin, l'on redoutait l'influence que pourrait exercer la foi communiste.

Citons à cet égard un texte, très caractéristique, datant de 1948. «L'évolution des indigènes, écrit l'auteur, doit aller de pair avec une formation morale et religieuse solide. Une évolution intellectuelle et technique sans contre-valeur spirituelle et morale serait extrêmement dangereuse, car elle exposerait les esprits à toutes les propagandes subversives, notamment à la propagande communiste. L'État a établi récemment en certaines villes des institutions scolaires neutres pour enfants européens. Cette initiative n'aura sans doute pas d'autre (p.212) conséquence fâcheuse pour la colonie que les lourdes charges qui en résulteront pour son budget. Mais si l'on s'avisait d'étendre cette mesure aux indigènes en établissant pour eux des écoles laïques à caractère neutre, ce serait tôt ou tard la catastrophe. Nous n'hésitons pas à dire que ceux qui prendraient pareille responsabilité commettraient un crime contre la colonie. »

Ces lignes, en 1948, étaient du cardinal Van Roey, archevêque de Malines1, mais en 1948 encore, parmi les coloniaux, bon nombre de libéraux et même certains socialistes n'auraient sans doute pas hésité à y souscrire.

L'évolution des esprits, en effet, dans les milieux de gauche, a été fort lente. Il a fallu cependant que l'on entende pour finir les voix des Afri­cains eux-mêmes. Les parents congolais non chrétiens - ou encore les parents chrétiens mais qui s'entendaient mal avec les missionnaires - se plaignaient de la difficulté de trouver une école pour leurs enfants. En principe, certes, les écoles missionnaires devaient être ouvertes aux enfants non chrétiens, mais de la théorie à la pratique, il y a souvent une certaine distance, et être mal vu des missionnaires signifiait dans plus d'un cas ne pas pouvoir faire faire d'études à ses enfants. Les parents congolais qui se trouvaient ainsi lésés ont réclamé des écoles officielles. Auguste Buisseret - le ministre qui devait prendre l'initiative de créer ces écoles - a souvent raconté un fait qui l'avait fort frappé. À Luebo, dans le Kasaï, en 1947, une mission parlementaire belge dont il faisait partie avait été accueillie par un groupe d'Africains qui avaient entonné un chant en son honneur. Ce chant célébrait la gloire et les mérites de la Belgique, mais au second couplet, les Congolais attaquaient en chœur:

« Le Congo demande encore à la Belgique chérie

Une école laïque pour les garçons et les filles2 ! »

Une fois qu'une telle demande était formulée par des Congolais eux-mêmes, les hommes de gauche, en Belgique, ne pouvaient pas, sauf à fouler aux pieds leurs principes les plus fondamentaux, ne pas y donner suite. Ce fut une des origines les plus directes de la politique nouvelle inaugurée par Buisseret en 1954.

 

 1 E. Van Roey, Visions du Congo, Bruxelles, 1948, pp. 29-30. iurs à la Chambre du 7 décembre 1954.

2 Discours à la Chambre du 7 décembre 1954.

  

(p.213) Par la suite, on ne cessera d'aligner des statistiques toujours triom­phales. En 1955, soulignait-on, les effectifs scolaires représentaient au Congo 10 pour 100 de la population, alors que le pourcentage n'était que de 7 pour 100 au Ghana, de 6 pour 100 aux Indes, de 3 pour 100 dans les territoires français de l'Afrique Équatoriale.

(p.218) Un des éléments de faiblesse, comme instrument culturel, de l'ensei­gnement primaire, a été l'engouement des missionnaires pour les langues indigènes. De tous les territoires d'Afrique, le Congo est, en effet, celui où l'on a le plus largement usé dans les écoles des langues indigènes. Ceci est à mettre en rapport direct, sans aucun doute, avec l'origine géographique de la majorité des missionnaires. Soixante-quinze à quatre-vingts pour cent des religieux belges enseignant au Congo étaient des Flamands. Certains, dans la préférence qu'ils ont donnée aux langues indigènes, ont sans doute été mus par le peu de sympathie qu'ils éprouvaient pour la langue française. Mais un autre facteur psychologique a joué d'une manière beaucoup plus générale, et avec d'autant plus de force qu'il relevait, quant à lui, d'une conception sincère et désintéressée du bien de l'Africain. Très simplement, beau­coup de missionnaires ont transporté au Congo les convictions dont ils avaient été nourris en Flandre même. Le grand malheur de la Flandre, leur avait-on dit et répété, avait été son envahissement par une langue étrangère qui avait pris, dans les classes supérieures, la place de la langue flamande. La Flandre en avait profondément souffert, car un peuple ne peut se développer naturellement et harmonieusement que

 

(1 C'est dans une large mesure, pour avoir violé ce tabou, et pour avoir été le premier à le violer, qu'un rapport sur l'enseignement rédigé en 1954 par MM. Coulon, Deheyn et Renson créera un véritable scandale (La Réforme de l'Enseignement au Congo Belge, Mission pédagogique Coulon-Deheyn-Renson, Bruxelles, 1954).)

 

(p.219) dans sa langue propre : telle a été l'idée fondamentale du mouvement flamand. De nombreux missionnaires ont été imbus de cette idée. Leur devoir, tel qu'il se dessinait clairement à eux, était d'épargner aux Congolais ce dont avaient souffert les Flamands. Il fallait que tous les Congolais conservent précieusement le trésor de leurs langues afri­caines, reflets de leurs valeurs propres, reflets de leur âme. Le devoir de ceux qui les enseignaient était d'y veiller. Si nous ne remplissons pas ce devoir, pensaient et disaient les missionnaires, les Congolais pourront plus tard, et à bon droit, nous reprocher d'avoir détruit leur patrimoine spirituel.

La politique de défense et d'illustration des langues indigènes a donc été conçue par les missionnaires pour le bien des Congolais. Ceux-ci, cependant - jusqu'à présent du moins - ne leur en ont su aucun gré. On avait prédit, du côté flamand, que tôt ou tard les Congolais eux-mêmes prendraient conscience de la valeur fondamentale de leurs langues propres. On considérait cette évolution comme inéluctable : un peuple qui s'affirme, pensait-on, doit affirmer nécessairement les droits de sa langue, puisque le peuple et la langue ne font qu'un. Jusqu'à présent, cette prévision ne s'est pas réalisée. Le français est demeuré jusqu'ici la seule langue que les Congolais ont eu soif d'apprendre et de connaître. Ils ont reproché aux missionnaires, et parfois de manière fort vive, de ne pas la leur avoir suffisamment enseignée. Lorsque des écoles officielles laïques ont été créées au Congo à partir de 1954, leur succès, qui a été grand, a été dû pour une bonne part au fait que l'enseignement y était donné, dès le degré primaire, en langue française1.

Sur le plan éducatif et même sur le plan politique, l'emploi systéma­tique des langues indigènes dans les écoles missionnaires - surtout, bien entendu, au degré primaire - n'a pas été sans de sérieuses consé­quences. La grosse majorité des élèves des écoles de brousse ont été formés dans des langues dans lesquelles ils demeuraient en quelque sorte enfermés, avec peu de possibilité d'accéder à un niveau de culture supérieur (sic) D'autre part, comme les langues indigènes variaient d'une région à l'autre, l'accent mis sur ces langues n'a certainement pas favo­risé l'unification morale du Congo. L'unification, vue sous son aspect linguistique, ne pouvait résulter que de l'extension du français. Moins de français a signifié plus de fractionnement.

 

1 Dans une localité du Kasaï, les missionnaires répandirent une grande affiche illus­trée évoquant l'histoire d'Ésaii et du plat de lentilles. Ésaii, rappelait la légende, « a vendu son héritage pour un plat de lentilles». Et l'on ajoutait, s'adressant aux Africains que l'on voulait détourner de l'école officielle: «Vendrez-vous votre âme pour un peu de kifrançais?»

 

(p.233) Une seconde crise très grave se produisit au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le marché du cuivre, à ce moment, se trouvait sursa­turé, à cause notamment de la mise en vente des stocks de guerre. Les cours s'effondraient. Encore une fois, devant les pertes accumulées, certains considéraient qu'il fallait arrêter au moins provisoirement la production et mettre en quelque sorte l'affaire en veilleuse. C'était la politique de prudence, qu'avaient pratiquée d'ailleurs toute une série de grands producteurs mondiaux. Le représentant de la société en Afrique, Edgar Sengier, que le conseil d'administration avait muni de pleins pouvoirs, opta pour l'audace: loin d'arrêter la production, comme beaucoup le pressaient de le faire, il décida de la doubler. De cette manière, et de cette manière seulement, affirmait-il, l'on pourrait abaisser le prix de revient et cesser de vendre à perte. De 19000 tonnes en 1920, la production fut ainsi portée à 43000 tonnes en 1922. Sengier avait parié sur l'avenir, et il gagna: (…).

(p.234) Le cuivre est demeuré constamment le fleuron de l'Union Minière, mais celle-ci a produit aussi d'autres métaux: le cobalt - dont elle fournissait avant l'indépendance du Congo 60 pour 100 de la production mondiale -, le radium et l'uranium. L'histoire du radium et de l'uranium a débuté, par le rôle du hasard et des accidents, un peu comme celle du diamant. En 1915, un prospecteur anglais au service de l'Union Minière, Sharp, venait de repérer un affleurement cuprifère d'ailleurs peu impor­tant, au sud-ouest de Likasi, et il s'apprêtait à y planter un poteau signal lorsque, ainsi qu'il le raconte lui-même, « quelque chose de jaune accro­cha son regard2». C'était une pierre qui, lorsqu'il l'examina, lui parut remarquable par son poids. En faisant des recherches aux alentours et en creusant quelques tranchées, Sharp découvrit divers échantillons du même type, qu'il put faire analyser: le minerai, on le constata, était

 

(1  Ce calcul est fondé sur la valeur réelle des produits, et non sur leur valeur doua­nière: cf. G. Vandewalle, De conjoncturel? evoliitie in Kongo en Riuinda-Urundl van 1920 tôt 1939 en L'an 1949 tôt 1958, Gand, 1966, p. 257.

2 R. R. Sharp, En prospection au Katanga il y a cinquante ans, Élisahethville, 1956, p. 133.

  

(p.235) uranifère, Sharp était tombé sur le gîte de Shinkolobwe, qui allait être pendant longtemps le gisement uranifère le plus riche connu au monde.

L'exploitation du gisement commença en 1921. Le seul intérêt écono­mique du minerai, à cette époque, était sa teneur en radium. Les sels d'uranium, en effet, qui n'étaient guère utilisés que dans l'industrie céramique, n'avaient, en comparaison du radium, qu'une importance économique tout à fait minime. Le minerai fut envoyé en Belgique et traité dans une usine spécialement construite pour la production du radium, à Olen, en Campine. La réalisation d'Olen constitua un véritable tour de force industriel. Les premières caisses de minerai de Shinko­lobwe arrivèrent à Anvers en décembre 1921. En quelques mois, on réus­sit à mettre au point les procédés de fabrication, à dresser les plans de l'usine, à la construire. Un an plus tard exactement, en décembre 1922, Olen produisait du radium. Très rapidement, après ce démarrage étour­dissant, l'usine de Campine allait conquérir le premier rang dans le monde.

Ce n'est que dans les années précédant immédiatement la Seconde Guerre mondiale que l'attention commença à se porter sur l'uranium. Les physiciens s'attaquaient au problème de la fission du noyau de l'atome d'uranium. Au siège de l'Union Minière, à Bruxelles, on suivait attentivement ces travaux. Les Joliot-Curie vinrent à Bruxelles exposer l'état d'avancement de leurs recherches. Edgar Sengier, dont nous avons déjà cité le nom, et qui était le plus remarquable des dirigeants de la société, comprenant l'importance que pourrait éventuellement revêtir la fission nucléaire dans la conduite de la guerre, fit secrètement expé­dier aux États-Unis, en 1940, un millier de tonnes de minerai uranifère ; il fut entreposé à New York. D'où un peu plus tard, lorsque les États-Unis eurent décidé de construire la bombe atomique, la scène célèbre de l'officier américain demandant à Sengier comment son pays pourrait se procurer de l'uranium dans les délais les plus brefs, et s'entendant répondre : « La mine est ici, à New York... »

(p.249) Une pensée politique exige une certaine conceptualisation des phénomènes politiques, elle exige aussi une certaine capacité de se servir de notions abstraites et de raisonner à partir d’elles : toutes choses à quoi l’éducation des Africains ne les avait nullement préparés .

(p.249) (…) Ils ont d'autant moins tendance à intervenir dans ces affaires dont les Belges ont le secret, ou de demander simplement à intervenir, que - et ceci est un second facteur psychologique -, on leur a enseigné qu'ils doivent tout aux Belges. Ils ont subi à cet effet un endoctrinement qui a été un véritable matraquage intellectuel : cet endoctrinement a porté ses fruits. Lisons dans La Voix du Congolais, en 1949, l'article d'un évolué assez connu, Antoine Omari, qui sera président de l'Association congo­laise des Amis de la Croix-Rouge et jouera un certain rôle politique à l'époque de l'indépendance1. Le texte est extraordinaire. Omari expose dans quels abîmes les Congolais étaient plongés avant l'arrivée des Blancs: «L'idolâtrie et la superstition prédominaient tout. L'ignorance était héréditaire. L'hygiène était inconnue. Les épidémies sévissaient. L'anthropophagie était quotidienne. La sous-alimentation, due à des méthodes culturelles improductives, était le partage de plusieurs régions. On n'avait que des pistes pourvoies de communication. S'il faut reconnaître l'existence de quelques bonnes coutumes, il convient toutefois d'admettre la carence d'une loi bien organisée ; ce qui donnait naissance à d'innombrables conflits et à des guerres intestines intermi­nables... Bref, nous étions un peuple arriéré, accablé de tous les maux de la nature et éloigné de la civilisation mondiale. » Là-dessus, les Belges sont venus, et tout a changé. Omari énumère leurs réalisations admi­rables, tous leurs bienfaits. D'où l'hymne final qu'il entonne : « Belgique, à Toi toute notre gratitude, à Toi notre confiance inébranlable. Nous Te devons tout, ta 10e province par colonisation2...»

Faisons évidemment la part, dans un texte comme celui-là, de la flagornerie à l'égard des maîtres. Mais Omari croit sans doute une grande partie de ce qu'il écrit: à force d'avoir entendu dire que les Congolais doivent tout à leurs colonisateurs, il a fini vraisemblablement par y croire. C'est donc bien d'un succès de l'endoctrinement mené par les Belges qu'il s'agit ; on en trouve la trace dans nombre d'autres textes écrits par des évolués3. De pareils sentiments chez les dominés inhibent évidemment la revendication politique.

  

1    Sur Antoine Omari, cf. L'Avenir colonial belge, 9 sept. 1953 ; Le Courrier d'Afrique, 9 oct. 1953 ; Crawford Young, Politics in thé Congo. Décolonisation and Independence, Princeton, 1965, p. 82 et 404-405 ; B. Verhaegen, Rébellions au Congo, t. 2, Bruxelles, s.d., sub Va l'Index.

2    A. Omari, Le rôle civilisateur de Léopold 11, dans La Voix du Congolais, déc. 1949. pp. 461-463.

3 Voir par exemple l'article Reconnaissance de Ferdinand Wassa, dans La Voix du Congolais, janvier 1951, pp. 22-25. Le thème: «Le peuple congolais, opprimé par un régime chaotique et plongé dans la détresse et la désolation, reçut de Dieu la grâce insigne d'être sauvé par la Belgique».

 

(p.250) Le facteur le plus important, cependant, est peut-être celui qui est lié à un trait particulier de la psychologie des évolués. L'ambition majeure des évolués, dans les années qui suivent immédiatement la guerre, est d'arriver à se rapprocher le plus possible des Européens. L'Européen constitue un modèle social envié. Les évolués aspirent à lui ressembler, ils aspirent à un statut spécial qui, consacrant leur degré de civilisation, atténuera les formes multiples de discrimination qui existent entre l'Eu­ropéen et eux. Leur grand espoir, leur grande affaire, ce sont les « brevets de civilisation» que l'autorité coloniale instaure et grâce auxquels ils pourront obtenir des droits particuliers; il s'agit de la carte du mérite civique et de l'immatriculation1. Par l'immatriculation surtout, qui est le brevet le plus important, ils espèrent obtenir les mêmes droits civils que les Blancs, les mêmes moyens de transport, le même enseignement, et l'essentiel sans doute: la même considération. Toute l'histoire de la période est dominée, pour les évolués, par celle de ces brevets. Mais en en faisant leur grande affaire, ils tendent évidemment à se distinguer de la masse, à bien marquer la distance qui les sépare des non évolués, qui n'auront pas droit aux mêmes avantages ; on trouve souvent d'ailleurs chez eux des attitudes de mépris à l'égard de cette masse « ignorante et arriérée2 ». Là gît sans doute l'obstacle psychologique majeur aux reven­dications politiques. De telles revendications impliquent, pour avoir un sens, que ceux qui les formulent se fassent les porte-paroles du peuple. Les évolués sont, psychologiquement, paralysés : se séparant délibéré­ment de la masse populaire, comment pourraient-ils, en son nom, tenir un langage politique?

 

1 Parmi les multiples exposés qui ont été consacrés au sujet, renvoyons spécialement à ceux que l'on trouve dans Crawford Young, Politics in thé Congo, op. cil., et dans M, De Schrevel, Les forces politiques de la décolonisation, op. cit.

2 Mémoire présenté par les évolués noirs de Luluabourg, mars 1944, dans Docu­ments parlementaires. Chambre, 1947-1948, n°662 ( Projet de loi contenant le budget ordi­naire du Congo belge... pour 1948. Rapport l'ait au nom de la Commission des Colonies), pp. 32 et 34. Les « gens résidant en brousse » sont « en majorité encore arriérés », écrit Ferdinand Wassa dans l'article « Reconnaissance» que nous avons cité un peu plus haut, p. 25. Mais dans La Voix dit Congolais, on peut le penser, de telles expressions étaient sans doute souvent gommées ou atténuées par les fonctionnaires responsables de cet organe.

 

(p.261) Tel est le substrat de l'événement de juillet 1956: le manifeste de Conscience africaine. Ce texte émane d'un petit groupe de jeunes Afri­cains de Léopoldville, ayant fait en général d'assez bonnes études, sans que ce soient des études universitaires, et qui ont des contacts avec un ou deux professeurs belges de Lovanium, qui leur servent de conseil­lers1. «Nous ne sommes qu'un petit groupe, déclarent-ils, mais nous pensons pouvoir parler au nom d'un grand nombre, parce que nous nous sommes volontairement limités à dégager et à formuler les aspira­tions et les sentiments de la majorité des Congolais qui réfléchissent. » Les auteurs du manifeste s'expriment sans détours : ils se sentent, en tant que Congolais, une «vocation nationale», et ils veulent ['«éman­cipation progressive, mais totale » de leur pays.

(p.259)  Pour la masse des Belges, le 4 janvier et le 13 janvier 1959 furent donc un double coup de tonnerre, tout à fait inat­tendu. La réaction de l'opinion fut assez morne, assez informe, mais son sens fut très clair : les Belges ne voulaient pas de lutte. Le nationalisme congolais venait de leur être révélé de manière soudaine et brutale : ils l'acceptaient comme un fait contre lequel on ne pouvait rien. La nouvelle politique définie par le gouvernement consistait à donner aux revendications de ce nationalisme une réponse positive. Ce oui des diri­geants eut pour écho un oui morne, mais non moins net, de la masse. Les mots que l'on entendit le plus souvent, mots sans gloire et sans éclat, mais qui traduisaient bien le sentiment général, furent : « II n'y a rien d'autre à faire... »

(p.300)  Le Congo au jour de son indépendance, était à peine une nation. Ici encore, l'explication se trouve, en partie tout au moins, dans la politique menée par la Belgique. Dans l'émancipation des peuples coloniaux, en effet, il est facile de le constater, ce qui a presque toujours donné le plus puissant des coups de fouet à l'esprit national, ce qui a renforcé le plus la cohésion des colonisés, a été la lutte contre les colonisateurs. Les nouvelles nations se sont forgées, dans une large mesure, au feu de la lutte. La Belgique, elle, a refusé la lutte. Elle n'a pas donné l'occasion au peuple congolais de s'affirmer dans un combat commun. Si elle avait résisté, si les nationalistes congolais avaient dû effectivement conquérir leur indépendance, comme le disait Patrice Lumumba le 30 juin, dans les larmes, le feu et le sang, sans doute, sur le plan moral, le Congo fût-il sorti plus fort de l'épreuve. C'est là et ce sera encore dans l'avenir un thème de méditations. Pour les Belges, qui ont voulu pratiquer au Congo une politique libérale, au sens noble du terme, on doute qu'il y ait jamais là matière à regrets.

 

 2 LES CHIFFRES DE LA POPULATION DU CONGO SELON STANLEY

 

(p.305) Stanley, lorsqu'il publie en 1885 son livre The Congo and the Founding of its Free State, considère qu'il se doit d'indiquer au lecteur ce qu'est la population de ce vaste pays qu'il vient, pour employer les termes de l'époque, d'ouvrir à la civili­sation. Ses observations personnelles, à cet égard, ont été faites avant tout le long du fleuve et sur certains de ses affluents. Les rives qu'il a observées de part et d'autre de ces grandes voies de communication, calcule-t-il, font au total 2 030 miles. La population qu'il a rencontrée là, toujours selon ses calculs, se monte à 806000 habitants. Reste à faire une règle de trois. Comme ce chiffre de 806000 habitants vaut pour une superficie de 2030 miles de longueur sur 10 miles de profondeur, connaissant la superficie totale du pays, on arrive à une population totale de 42608 000 habitants1. Ces 42 millions de Stanley, dans le monde anglo-saxon, vont être repris à satiété, et cités comme le chiffre faisant autorité.

Ce qu'aucun de ceux qui utilisaient The Congo and the Founding of its Free State ne semble avoir remarqué, est que Stanley, dans ses calculs, avait commis une erreur de multiplication2. Il indique, en miles, la longueur des trajets qu'il a parcourus sur le fleuve et sur ses affluents 1515 miles au total. Mais il lui faut multiplier 1515 par deux pour obtenir la longueur des rives et cette multiplica­tion de 1515 par deux donne... 20303. Toute la règle de trois ultérieure est fondée sur ces 2 030 miles de rives. Si la multiplication par deux avait été faite correctement, les 3 030 miles de rives auraient, la règle de trois aidant, donné au Congo une population de 29 millions, au lieu de 42. Le traducteur français de Stanley, cependant, a relevé l'erreur. Il n'était pas personnellement un calcula­teur de premier ordre, car il s'est embrouillé dans les miles carrés et les kilo­mètres carrés. Mais il a du moins vu que 1515 multipliés par 2 ne font pas 2 030, et, discrètement, sans un mot d'avertissement au lecteur, il a rectifié les calculs

 

1   The Congo and the Founding of its Free State, t. 2, pp. 350, 364-365.

2    Je crois avoir été le premier à le signaler, en 1968 : voir ma note critique, E.D.M's calculations of the Congo's population, dans B.D. Moreis History of the Congo Reform Movement, publié par R. Louis et J. Stengers, Oxford, 1968, pp. 252-256.

3    T. 2, p. 350.)

   

(p.306) de Stanley. Il aboutissait ainsi à une population, pour l'État du Congo, de 2 769 400 habitants1. Ce chiffre, lui aussi, fera fortune, cette fois dans les pays de langue française.

On a ainsi eu, pendant de très longues années, selon la source des auteurs - c'est-à-dire en fait selon leur langue - deux chiffres de la population du Congo selon Stanley brandis avec une égale ardeur: 27 ou 42 millions (ou souvent, en arrondissant, 28 ou 43). Ces chiffres n'ont pas seulement été repris dans de multiples ouvrages scientifiques ou de vulgarisation, passant de là dans les revues et dans la presse - on pourrait, à cet égard, fournir une liste de références interminables -, ils ont servi aussi à nourrir la polémique au sujet du régime congolais de Léopold II. Comme, au fur et à mesure que des observations plus poussées étaient faites, on constatait au Congo une population fort inférieure à celle annoncée par Stanley, on en déduisait, dans les milieux hostiles à Léopold II, que celui-ci avait massacré des millions d'hommes. L'idée - on pourrait aussi le montrer par de nombreuses citations - est toujours présente aujourd'hui.

27 ou 28,42 ou 43 millions : ce qui est évidemment important en l'occurrence est non pas l'erreur de calcul de Stanley, mais le caractère totalement absurde de sa méthode. Attribuer au Congo tout entier - qu'il ne connaissait pas - une densité de population moyenne égale à celles des rives du fleuve, apparaît rétrospectivement comme ce que l'on pourrait appeler une mauvaise plaisan­terie. Mais personne, à l'époque et dans les années qui suivent, n'a parlé de plai­santerie : on a cité Stanley avec respect.

 

1 H. M. Stanley, Cinq années au Congo, 1879-1884. Voyages, Explorations, Fondation de l'État libre du Congo, traduit par Gérard Harry, Bruxelles, 1985, pp. 560-561, 569.

     

CRITIQUE DU LIVRE DE HOCHSCHILD

 

(p.307) Plutôt que d'épiloguer sur les qualités du livre (car il y en a de réelles), il faut aller d'emblée à ce qui sera certainement au cœur de la discussion : le choc provoqué par le sous-titre de l'ouvrage, «Un holocauste oublié». C'est un coup de poing. La publicité de l'éditeur précise: «De 1880 à 1920, le Congo est le théâtre d'un des plus grands holocaustes de l'histoire: la moitié d'un peuple de vingt millions de personnes est exterminée. »

Première remarque : le sous-titre en coup de poing est celui de la traduction française, non de l'original anglais, paru aux États-Unis : Une histoire de cupi­dité, d'horreur et d'héroïsme dans l'Afrique coloniale.

Mais le sous-titre français ne trahit pas le contenu du livre : Hochschild insiste effectivement sur le fait qu'il y a eu au Congo, avec des millions de morts, une tragédie comparable à celle de l'holocauste. « Un holocauste oublié » est en tout cas une formule impossible à défendre. Si holocauste il y avait réellement eu, il aurait fallu dire « Un holocauste inconnu ». À l'époque des faits, les critiques les plus virulents du régime de Léopold II au Congo n'ont jamais été jusqu'à évoquer un holocauste, ou son équivalent.

Hochschild le fait, mais sur quelles bases ? Il part de la première estimation de la population du Congo en 1924 ( il ne s'agit encore que d'une estimation, pas du résultat d'un recensement complet ) : environ dix millions d'habitants. Or, dès le lendemain de la Première Guerre, écrit-il, des spécialistes ont considéré que la population du pays, depuis la fondation de l'État Indépendant du Congo, avait diminué de moitié. On a donc au début vingt millions d'habitants et on tombe à dix: c'est la disparition d'environ dix millions d'individus.

Ceux qui parlaient, au lendemain de la Première Guerre, de la terrible dépo­pulation du Congo, l'attribuaient en ordre principal aux épidémies souvent épouvantables, surtout de maladie du sommeil et de variole (...), et à la baisse de la natalité due à des maladies et aussi - ce sont souvent des missionnaires qui parlent - à l'« immoralité ». Hochschild ne nie pas ces facteurs, mais à ses yeux, maladies et chute de la natalité s'expliquent largement par l'affaiblissement de la population dû aux crimes du régime. L'essentiel remonte donc à ces crimes.

C'est ici que son analyse se révèle très insuffisante. La récolte du caoutchouc, réalisée grâce au travail forcé, s'est accompagnée d'abus gravissimes, qui ont (p.308) pris dans nombre de cas le caractère de véritables crimes. Les cas concrets cités par Hochschild, et qui sont glaçants, sont incontestables. Mais l'auteur ne fait aucun effort pour localiser ces abus dans le temps et dans l'espace. S'agissant de la chronologie, il y a même sous sa plume une erreur manifeste (...).

 Il regarde le Cœur des ténèbres, lechef-d'œuvre de Joseph Conrad, comme une mise en accusation du régime de Léopold II. Or, si Conrad décrit les crimes d'un Européen désaxé, il ne peut s'attaquer au régime léopoldien, puisque les faits, dans Au cœur des ténèbres, se situent en 1890. À cette date, la récolte forcée du caoutchouc, source majeure des abus systématiques, n'avait pas encore débuté. Ces abus, d'autre part, ne se sont pas étendus à l'ensemble du Congo: des distinctions géographiques, là, sont indispensables. Localisations dans le temps et localisations dans l'espace font de l'idée d'un «holocauste» dû à Léopold II, non pas une absurdité, mais simplement une impossibilité.

Si l'on parle non pas d'holocauste, mais d'abus et de crimes, ceux-ci ont-ils été «oubliés»? À l'époque, ils ont été dénoncés, non seulement en Angleterre mais en Belgique même. On néglige trop facilement le fait que le réquisitoire le plus impitoyable contre le régime léopoldien a été dressé par un Belge qui n'était pas le premier venu: Félicien Cattier, professeur à l'Université de Bruxelles, qui deviendra par la suite président de l'Union minière, et dont le portrait trône dans les salons de la Fondation universitaire, dont il fut égale­ment le président. L'Étude sur la situation de l'État Indépendant du Congo de Cattier - que M. Hochschild ne cite pas - date de 1906. Après la parenthèse de 1'entre-deux-guerres, toute à la glorification de Léopold II, des historiens, belges et étrangers, ont repris l'étude du sujet, dans un esprit d'indépendance.

(...) S'il y a, aux mains de M. Hochschild, une victime, c'est Léopold II. Je crois pouvoir dire que M. Hochschild n'a pas compris grand-chose à la personnalité du roi, dont le portrait qu'il trace est une caricature.

11:27 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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